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Emile Souvestre 1806-1854

1843 inspiré en plus tonique de la litho de Tony Toullion in Les Contemporains; recadré MFB

Emile SOUVESTRE jeune lithographie par Toullion

Marie-Françoise Bastit-Lesourd,   2010- février 2017

Par ce texte je tente d’apporter quelques compléments aux diverses biographies déjà parues et apporter quelques correctifs. Ce texte est à compléter en consultant sur ce blog les biographies des différents parents et amis de Souvestre qui viennent éclairer son parcours. voir aussi mes blogs « lesamisdesouvestre » et pour les femmes « ellesaussi ».

Les ouvrages de D. Steel sur la famille Souvestre comportent un grand nombre de reprises de fausses données et d’approximations ou erreurs qu’il est impossible de relever vu leur nombre.

 

BIOGRAPHIE

Emile Souvestre naît à Morlaix dans le Finistère-Nord dans une famille liée au négoce.

En premières noces son père, J-B Souvestre a épousé M-Perrine Le Goff, fille de l’orfèvre réputé Jean-Pierre Le Goff, dont il a deux filles qui sont jeunes adultes lors de la naissance d’Emile. Je descends de Francine et les recherches généalogiques indiquent bien l’Anjou et la ville d’Etriché  comme origine pour la famille Souvestre avant son arrivée en Bretagne-Nord. Une branche de la famille Guépin est également originaire de l’Anjou et pareillement vient se fixer sur la côte Nord. Plusieurs hommes des deux familles se succéderont comme maires.

Son père se remarie avec Marie-France Boudier dont la grand-mère maternelle est  Marie-Thérèse Pinchon épouse de Jean Baptiste Boudier de Suguenson. Par ces unions Emile est allié aux Andrieux, Peyron et Pinchon, Le Roy. Un premier fils, Jean-François naît puis  un petit garçon, Adolphe, qui ne vit pas longtemps et enfin Emile en 1806.

La famille de Souvestre possède une maison quai de Tréguier et est très liée aux familles de négociants morlaisiens. Son père fait partie de ce que Stoff et Ségalen nomment « les forces vives de la cité » et Jean-Baptiste Souvestre fut dans les premiers inscrits à « La Société Populaire », société qui regroupait nombre de morlaisiens dynamiques pendant la période révolutionnaire.

Morlaix au début 19è

Vue de Morlaix

  • LE FURETEUR BRETON 1908  février-mars 

  • Les Origines d’Emile Souvestre par Louis Le Guennec 

Jean Postik a posé dans le Fureteur d’octobre-novembre 1906 (t. II, p. 39), une question concernant les origines d*Èmilc Souvestre. Je viens y répondre en apportant quelques renseignements inédits sur la famille et la maison natale de l’illustre romancier.

Bibliographie Bretonne (X. Il, article Souvestre), la famille Souvestre était originaire de Grande-Bretagne et serait venue s’établir dans notre province après l’échec du mouvement jacobite –( erreur de Le Guennec. Les origines des Souvestre sont en Anjou à Etriché -Maine-et-Loire; Généalogie établie par Marie-Yvonne Le Querhic ép Bastit CGLA ). Jean- Baptiste Souvestre, père de l’écrivain, naquît à Guingamp, paroisse de Saint-Sauveur, le 28 mars 1757, de Jean Souvestre, marchand tanneur, et de Marguerite Labbat. A 17 ans, il était conducteur des travaux publics au service des États de Bretagne, et fiancé, d’après  son fils, à une demoiselle de Chatelaudren qui périt, le 13 août 1773, lors de la terrible inondation de cette ville. in Les  Derniers Bretons  chap. III, § 2. Les recherches dans les régistres d’état-civil de Chatelaudren ou de Plélo ne font état que d’une seule jeune fille de 15 ans au nombre des victimes de l’inondation, les autres étant très jeunes ou relativement âgées. La date réelle étant la nuit du 18 au 19 août)

En 1786, Jean- Baptiste Souvestre vint s’établir à Morlaix, où il exerça les professions d’architecte et de conducteur des ponts et chaussées. Le 24 juillet 1787, il épousa demoiselle Marie-Perrine Le Goff, fille de Jean-Pierre LeGoff, orfèvre, et d’Éléonore Hamon, le mariage fut célébré à Saint-Martin, et la bénédiction nuptiale donnée aux nouveaux époux par le recteur Expilly, le futur évêque constitutionnel du Finistère (2). (Une sœur de l’évêque épouse un fils Moreau, frère du général Victor Moreau)

De cette alliance issurent trois enfants :

1° Marie-Françoise-Catherine dite Francine Souvestre, (dont je descends)née le 12 avril 1788, baptisée le 12 juin suivant à Saint- Martin, qui épousa, le 6 septembre 18o9, son cousin François- Marie Pinchon, négociant et adjoint au maire de Taulé, fils de feu(i) Pierre-François-Bonaventure Pinchon, négociant, juge de paix de  Taulé, et de dame Marie Peyron. Leur postérité existe encore à Penzé, commune de Taulé; elle s’éteint en 1851. 

2″ Marguerite-Louise-Perrine dite Lise Souvestre, née rue Saint-Melaine, le 13 décembre 1789, et baptisée le même jour à Saint-Melaine, qui épousa, le 31 mars 1826, à l’âge de 36 ans, Mathurin-Marie-Aimé Couhitte, ancien capitaine d’artillerie en retraite, capitaine au long-cours, chevalier de la Légion d’honneur et de Saint-Ferdinand d’Espagne, âgé de 40 ans, fils de feu Martin-Simon Couhitte, négociant,  et de dame Dorothée Bohay. Elle mourut le 12 novembre 1842,  sans laisser d’enfants ;

Jean-Pierre-Théodore Souvestre, né « section de Saint-Melaine » le 7 juin 1792, et baptisé le lendemain par le curé constitutionnel  Derrien. Il mourut en bas âge.

Le 15 mars 1792, Jean-Baptiste Souvestre acquit, pour la somme  de 3,000 livres payée comptant, partie en assignats et en argent, une petite maison et un jardin à deux étages situés* sur le quai de Tréguier, à Morlaix.  Le 3 mai suivant, M. Souvestre faisait déterminer l’alignement de la maison qu’il se proposait d’édifier à cet endroit, et mettait aussitôt ses ouvriers à l’œuvre. L’escalier extérieur, taillé dans le roc, qui conduisait au jardin, fut enveloppé dans les nouvelles constructions, ainsi que le pavillon, assis sur un  énorme rocher que M. Souvestre dut couper verticalement au ras de
la façade ; aussi la moitié Sud de cette maison (qui existe encore et porte les numéros 1 5 et 16 du quai de Tréguier) est-elle assez singulièrement distribuée. Elle n’a point de rez-de-chaussée et la cave se trouve au premier étage. L’autre partie ne se distingue en rien du type banal des habitations de l’époque, et l’ensemble n‘est point fait pour donner une très haute idée des talents architecturaux de M. Souvestre père.

Le 5 brumaire an III (26 octobre 1794), sa femme mourait, à l’âge de 28 ans, dans la maison à peine achevée où elle croyait pouvoir élever ses enfants et abriter une longue et paisible existence. Jean-Baptiste Souvestre donna une autre mère aux petites orphelines en épousant, le 18 prairial an IV (7 juin 1796), à Morlaix, Marie-Françoise Boudier, fille majeure, née à Landivisiau le 9 janvier 176g, du citoyen Jean Baptiste Boudier, ancien receveur des Devoirs, et de défunte Marie-Thérèse Pinchon.

De ce second mariage issurent aussi trois enfants, dont le dernier fut Emile Souvestre.

  1.  Jean-Baptiste (sic)ou Jean-François Souvestre, né le 12 ventôse an V (27 février 1 796). Devenu capitaine au long-cours, il épousa Anne-Mathurine- Alexise Souvestre (une parente probablement –oui), et en eut Fanny Souvestre, née le 15 octobre 1826. Il périt corps et biens dans la Méditerranée, le même mois où naissait sa fille unique et sans qu’on ait jamais pu connaître le moindre détail sur cette catastrophe. Sa veuve résidait vers 1835 à Plougasnou.
  2. Victor- Adolphe Souvestre, né le 13 vendémiaire an XII, (5 octobre 18o3), mort en bas âge.
  3.  Charles-Émile SOUVESTRE, né le 15 avril 1806, et dont voici l’acte de naissance dans sa teneur intégrale :
  • Du seizième jour du mois d’avril mil huit cent six, à dix heures du matin, acte de naissance de Charles- Emile Souvestre, né le jour d’hier à onze heures et demie du soir, fils de Monsieur Jean-Baptiste Souvestre, ingénieur, âgé de quarante-huit ans, et de Dame Marie-Françoise Boudier, âgée de trente-six ans, époux en légitime mariage et demeurant quay des Lances (t), section de la Maison Commune. Le sexe de l’enfant a été reconnu mâle. Premier témoin : Monsieur Jean-Charles Boucher- Précourt, inspecteur des douanes impériales à Morlaix, âgé de quarante-six ans, oncle maternel. Second témoin : Monsieur Yves-Étienne-André-Alexis-Bonnaventure Ballot-Beaupré, Receveur des déclarations au Bureau principal  des dites douanes, âgé de vingt-six ans, tous domiciliés de cette  ville. Sur la réquisition à nous faite par ledit Sieur Jean-Baptiste Souvestre, père de l’enfant, et ont signé: Constaté suivant la loi, après lecture faite aux comparants par moi, Michel Barrère, adjoint au maire de cette ville, faisant les fonctions d’officier public de l’État-Civil, soussigné. (Signé). Ballot — Souvestre — Emilie M. Y. Lézérec — Précourt,  Boudier-Précourt — M*^ Barrère, adjoint (2).

M. Jean-Baptiste Souvestre mourut dans sa maison du quai de Tréguier le 3o juillet 1823 (et non en 1824, comme le dit la Biog. bret  à l’âge de 66 ans. Sa femme décéda le 24 août 1841, âgée de 72 ans, chez sa fille, Madame Couhitte, qui demeurait quai de Léon.  La maison familiale avait été mise en vente (vers 1835) par les enfants de M. Jean-Baptiste Souvestre, Mesdames Pinchon et Couhitte, Jean-François Souvestre, représenté par sa veuve et sa fille, et M. Emile Souvestre, homme de lettres, époux de Mme Nanine Papot.

Cette maison n’a pas subi depuis de très grands changements.

L’illustre écrivain, s’il revenait sur terre, reconnaîtrait encore l’étroit escalier aux degrés de pierre dissimulés sous des marches de bois, la cuisine, avec sa vieille cheminée à manteau et ses dalles de schiste bleu, la « salle », vaste pièce aux boiseries moulurées, éclairée par trois fenêtres et mesurant 7 mètres de long sur 4 m. 5o de large, le jardin, aux vieilles murailles tapissées de lierre, envahies par une glycine séculaire, et il gravirait avec bonheur l’escalier du second « combot » (i) pour revoir la petite charmille d’où Ton découvrait naguère un joli coup d’œil sur le port et la ville, et d’où il a emporté

la vision de « Morlaix, assis au fond de sa vallée, avec sa couronne de jardins et les paisibles caboteurs à voiles roses qui dorment sur son canal ». Il se reposerait sur les frustes bancs de la tonnelle de verdure, à la même place où, lycéen en vacances, il est venu jadis faire des rêves d’avenir, mûrir les plans de ses premières oeuvres, et poursuivre une rime ou une expression rebelles.

Louis Le Guennec.

Le six septembre 1809, sa demi-soeur, Françoise Catherine Souvestre dite « Francine »,  21 ans,  se marie avec  François-Marie Pinchon âgé de  27 ans. Le couple vit à Penzé en Taulé, port très actif à l’époque. Ils ont quatre filles et un garçon qui seront toujours proches de leur oncle Emile. Elle meurt en 1851. Il ne voit donc pas souvent cette sœur dans sa petite enfance.

Aimée Eugénie née en 1810 épouse de Jules Feillet enseigne de vaisseau, saint-simonien puis fouriériste ; Céline née en 1812  ; Pauline Victoire née en 1815 épouse un cousin, Hubert Peÿron ; Sophie Angélina née en 1817 épouse son cousin Aristide Andrieux, industriel-papetier de Pleyber-Christ ; E. Souvestre ne parle pas de son neveu Ernest Pinchon car il naît en 1828, il épousera Julia Mancel.

Emile si l’on en croit ses dires est élevé en nourrice à St Pol de Léon.

Saint Pol de Léon

Il fait le récit de ses premières années dans un article, « L’organiste de Saint-Pol »,  et il évoque sa vieille nourrice de Saint-Pol-de-Léon chez laquelle il a dû rester, selon les habitudes en cours de l’époque,  jusqu’à l’âge de quatre ans. Il raconte ses jeux avec les enfants du pays mais il évoque aussi une époque plus tardive quand il est revenu étudier dans cette ville au collège du Kreisker. Il prenait des cours de musique avec un professeur qui, raconte-t’il, après avoir fréquenté les cours royales d’Europe avait fini sa carrière dans cette ville bretonne comme organiste et terminé sa vie à l’hospice, alcoolique. Mais n’oublions pas que Souvestre brodait dans ses récits et mélangeait allègrement les périodes.

Après Paul Grall grand-père de Fanny Raoul nous savons qu’un organiste nommé Julien Jac ou Jacq tint les orgues de la cathédrale de St Pol. Il se marie en 1772 avec Anne Perrine Richard et une de ses filles fut également organiste de la chapelle des Carmes. Julien  Jac décède en janvier 1790 à son domicile de la Grande place et ce serait peut-être son successeur qui est évoqué par Souvestre. La correspondance de Bernardin de St Pierre fait mention d’une demoiselle Floch organiste et compositrice à St Pol. Nous n’avons pas trouvé s’il s’agissait d’une demoiselle Jac épouse Floch) Par les Mémoires d’Olivier Hellard nous apprenons qu’à la période révolutionnaire il était impossible d’obtenir un poste d’élève organiste car le titulaire avait plusieurs enfants dont une fille qui « touchait les orgues ». En 1790 Le Roux est maître de musique au ci-devant Chapitre et à la maison d’éducation pour les enfants de chœur de St Pol. François Le Boulch né à Morlaix jouait de la basse de viole sous la Révolution.  

Nous ignorons les noms des musiciens en poste à l’époque de la petite enfance d’Emile qui auraient pu inspirer son article.

Souvestre jouait de la guitare, un instrument très en vogue à l’époque. Grâce à ses lettres à Turquéty, nous savons qu’il jouait aussi du piano et en possédait un lorsqu’il vivait à Nantes avec sa première épouse, Cécile Ballot-Beaupré.

Pontivy, Rennes et premier séjour à Nantes

Souvestre est ensuite pensionnaire au lycée royal de Pontivy où il se fait de nombreux amis qu’il reçoit dans sa famille à Morlaix ou à Penzé en Taulé, chez sa soeur Francine et son époux François Pinchon qui les accueillent chaleureusement. En 1823, son père qui était malade décède et Souvestre quitte le lycée pour se rendre près de lui à Morlaix.

dahirel-hyacinthe-1804-1875Au nombre de ses amis, Hyacinthe Dahirel,

Émile Souvestre au collège par Charles Le Goffic

L’âme bretonne


— Vesse, le pion !…

C’est au lycée, jadis, qu’on susurrait ces jolis vocables et Dieu sait s’ils éclosaient souvent sur nos lèvres innocentes ! Du concierge au proviseur, en passant par les maîtres d’études, le surveillant général et le censeur, les cent yeux de l’administration » nous suivaient dans les plus inviolables retraites. De se sentir ainsi épiés en tous lieux et à toute heure rendait les élèves d’une circonspection exagérée. Il fallait si peu pour motiver un renvoi ! Tout a bien changé depuis. La discipline est passée de mode, et c’est à présent l’âge d’or du sans-gêne administratif, des complaisances et du laisser-faire. Plus de « piquets », de « retenues », de « privations de sortie ! » Plus de « séquestre ! ». Et pourtant qu’étaient les lycées de notre âge près des lycées que connurent nos pères, sous l’Empire et la Restauration !

Justement j’ai retrouvé, parmi d’anciens papiers qui me venaient d’un fourriériste (sic) guingampais, M. Detroyat, une comédie manuscrite intitulée les Étrennes du lycée de Pontivy ou La Journée aux incidents, comédie en trois actes et en vers, avec préface, dédicace et postface (sic), par Émile Souvestre (1822). Le manuscrit de Souvestre, qui est de sa main, comprend une quarantaine de pages d’une belle écriture ronde et espacée. Rien n’y manque, ni les titres, ni les sous-titres, ni l’énumération des personnages, ni l’indication précise des lieux, ni le paraphe traditionnel au bas de la dernière scène du dernier acte. On devine, à première vue, un homme du métier, le Souvestre qui, huit ans plus tard, faisait recevoir au Français un Siège de Missolonghi, l’auteur futur de Pierre Landais et des Péchés de Jeunesse, le collaborateur applaudi d’Alexandre Duval. Le style de la comédie n’est pas bon ; c’est celui des derniers survivants de l’école classique, abstrait, prolixe et plat, et tournant toujours dans le même cercle de métaphores. Les trois unités sont rigoureusement observées par Souvestre. L’action est simple, ne dure même pas vingt-quatre heures et tient tout entière dans une antichambre. Elle est du reste assez bien nouée, comme on le verra par l’analyse que j’en présenterai plus loin.

« Une partie des élèves du collège royal de Pontivy, nous dit l’argument, ayant refusé d’aller souhaiter une heureuse année au proviseur, furent punis comme factieux. Quelque temps après, cette bonne âme de proviseur parvint, à l’aide du censeur, homme propre à tout, à traîner chez lui un élève qu’il renvoya déchiré de coups de cravache. Les lycéens, indignés et ne pouvant punir le coupable lui-même, firent retomber leur colère sur le maître d’étude, cause première de tout ce tumulte. Cependant il en fut quitte pour quelques coups de poing et un habit déchiré. Aussitôt les professeurs s’assemblent, font grand bruit pour ne rien décider. Le recteur de l’académie accourt, établit son tribunal au lycée, chassé un certain nombre d’élèves et part, emportant avec lui les malédictions de toutes les familles… Ce sujet était riche, ajoute naïvement Souvestre. J’avais à y démasquer l’hypocrite méchanceté du censeur, la sottise orgueilleuse du proviseur, la folle vanité du professeur de philosophie, enfin l’avide rapacité de l’économe… »

On voit le ton. Ce « père Placide » que fut Souvestre a été en son temps le plus abominable gamin qu’ait rêvé Gavarni. L’homme n’est que branle et inconstance, dit Montaigne. Dans l’auteur des Étrennes du lycée de Pontivy, si les premiers linéaments de l’écrivain commencent d’apparaître, j’imagine qu’on retrouverait plus difficilement le professeur de style administratif, le soporifique chargé de cours à l’École normale de ronds-de-cuir fondé par la République de 1848, voire le moraliste à l’eau de rose qui y étaient en puissance dès cette époque. Quelle pétulance ou, pour mieux dire, quelle effronterie ! M. Eugène Lesbazeilles, dans la notice biographique qu’il a placée en tête des œuvres complètes d’Émile Souvestre, raconte que, comme son héros venait d’entrer au collège, farouche encore et sans aucune expérience de la vie, il fut victime d’une méprise et dut subir un châtiment qu’il n’avait pas mérité. « L’impression qu’il en ressentit fut d’une violence extraordinaire, dit M. Lesbazeilles ; son âme en fut toute bouleversée et ne put longtemps s’apaiser. Durant toute cette année-là, il vécut à l’écart, fuyant ses camarades qui ne s’étaient pas levés pour proclamer la vérité et qu’il accusait de lâcheté, ne prenant part à aucun plaisir et gardant un silence obstiné. Le proviseur avait pris l’habitude d’écrire sur chaque bulletin trimestriel, à l’article du caractère : Sombre. Cet élève est tombé dans la mélancolie. » Voilà une indication qu’il ne conviendrait pas de négliger, si l’on écrivait ici une Vie d’Émile Souvestre et non un simple chapitre de sa bouillante adolescence. Encore apparaît-il que si, pour ses débuts dans l’internat, l’enfant, brusquement séparé des siens [56] et jeté dans un milieu qui lui était étranger, tomba dans cette mélancolie dont parlent ses premiers bulletins trimestriels, il n’en restait plus trace chez lui au moment qu’il polissait avec une âpre joie de justicier les alexandrins de sa Journée aux incidents.

La comédie de Souvestre se passe le premier jour de l’année 1822. L’enseignement secondaire était alors aux mains du clergé. Le proviseur, une façon de prestolet brutal et jaloux, tient conférence avec son coiffeur ; il importe qu’il s’adonise et se pomponne pour recevoir les vœux de ses élèves. La deuxième et la troisième études entrent sur les entrefaites, parées et fleuries comme des châsses. Le speaker de la bande entame le discours de circonstance. Il s’y embrouille au beau milieu ; mais on lui pardonne à cause de son âge et de son bon vouloir. Surgit le censeur. Il apporte de graves nouvelles : la première étude s’est mutinée et refuse de présenter ses vœux au proviseur. Colère du dit. Notre homme jure de tirer une éclatante vengeance de l’affront qui lui est fait :

Je suis vindicatif ; tout prêtre l’est sans doute,

s’écrie-t-il, et plus loin :

Jamais historien, prélat ni proviseur
Ne furent plus que moi sujets à la colère.

Suit un éloge de l’hypocrisie présenté au public par le censeur en personne. La toile tombe. Une note marginale de Souvestre nous apprend qu’au gré de ses camarades comme au sien le premier acte de la pièce ne pouvait se terminer d’une façon plus congrue.

Comme les autres fonctionnaires de l’établissement, le maître de la première étude porte la soutane et le rabbat. Avec sa méchanceté habituelle, Souvestre le suppose fils adultérin du censeur. Celui-ci, tout à sa dévotion, ne manque jamais de le faire valoir près de ses supérieurs hiérarchiques. Au second acte, par exemple, il narre avec force éloges la conduite qu’a tenue le maître de la première étude vis-à-vis des élèves mutinés et, dans un accès d’attendrissement, il avoue au proviseur que le maître en question est son fils :

                                C’est moi le téméraire
Qui, de mon propre chef, osai faire ce fils…

« Je voudrais l’avoir fait moi-mème ! » déclare le proviseur enthousiasmé. Il achève à peine que le maître d’étude se précipite dans l’antichambre, saignant, geignant,

Le nez dans un état voisin de la compote,

et les habits si lacérés qu’ils laissent passer la chemise du malheureux. L’administration tout entière se réunit aussitôt. On demande à chacun son avis. Le censeur insinue doucement que, pour apaiser la révolte, il suffirait de prendre quinze ou vingt victimes au hasard,

Supposer des meneurs n’étant pas difficile ;

l’économe, qui a encore sur le cœur l’extra du déjeuner,

Quelques pommes d’hiver à deux sous la douzaine,

dont il s’est « fendu » pour la circonstance, propose d’employer le pain sec :

                                   …Il pourra rembourser Les six francs que tantôt je viens de dépenser.

Le professeur de philosophie, qui croit aux vertus secrètes de son enseignement, demande la permission de commenter aux rebelles les trois premiers livres de l’Éthique à Nicomaque. Le proviseur, effaré, ne sait à qui entendre, va d’un avis à l’autre, hésite, tergiverse, quand un courrier en grande tenue lui annonce l’arrivée du recteur. C’est le Deus ex machinâ de la comédie. Je passe sur les mille incidents burlesques que son intervention suscite : comparution du maître d’étude, des insurgés et de leurs parents ; quiproquo del’interrogatoire, etc., etc. La pièce se termine mélancoliquement par une expulsion générale des rebelles. Le chœur des fonctionnaires applaudit et le rideau tombe pour la dernière fois…

Voilà, sans doute, bien du bruit et de l’encre pour une gaminerie d’écoliers. Je ne dis point non. Il apparaît bien pourtant que, sous la Restauration, et malgré la prédominance de l’élément clérical dans le personnel universitaire, la discipline des lycées se ressentait un peu trop encore du voisinage des casernes. On menait de même sorte une compagnie et une étude ; le « pion » n’était qu’un caporal, avec les séductions de la cantine en moins ; la schlague jouait dans la vie des élèves un rôle exagéré :

On raconte qu’un jour certain missionnaire
Après mille raisons ne sachant plus que faire
Pour convertir un Suisse instruit par Mélanchton,
Le convertit enfin à grands coups de bâton.
Or, si pour une fois le zèle apostolique
À rendu, par miracle, un bâton pathétique,
Conclura-t-on d’abord qu’un prêtre furibond
Ait droit de s’escrimer de son bras vagabond
Sur le cuir chevelu de nos pauvres cervelles,
Comme on fait d’un fléau pour les meules nouvelles ?

Il a mille fois raison, le personnage à qui Souvestre prête cette amusante tirade ; mais il est certain aussi que le témoignage de Souvestre, juge et partie dans le débat, ne peut obtenir de nous qu’un crédit relatif. On sait de plus qu’à l’époque de sa pièce notre dramaturge en herbe n’avait pas encore dix-sept ans. Et quel tableau il nous fait de l’Alma parens et de ses représentants officiels dans l’Académie de Rennes ! Au sommet de la pyramide un recteur dont la maxime favorite : « coupez ! tranchez ! » n’est qu’à demi rassurante pour les intéressés ; plus bas un proviseur à cravache, un loup devenu berger, qui traite son troupeau d’« engeance » ; à ses côtés, dignes lieutenants, le censeur et l’économe, celui-ci qui guette aux portes par les judas et « suppose de faux meneurs » quand les vrais ne sont pas connus, celui-là, face torve et rapiat de qualité, grand distributeur de flageolets et d’eau claire, un œil sur sa caisse et l’autre sur l’office ; à l’étage inférieur enfin, les maîtres d’étude, la bande famélique et hargneuse des « pions » :

Dès qu’on disait un mot,

Deux cents vers ! Au pain sec ! Aux arrêts ! Au cachot !

Baissons la toile : vous connaissez maintenant le personnel au grand complet, comparses et protagonistes. Et qu’il y ait, je le répète, quelque exagération dans la manière de nous le présenter, que Souvestre ait même ajouté certaines touches, renforcé certaines autres, on peut le croire et je le crois tout le premier, encore que l’obligeant vieillard à qui je dois communication du présent manuscrit m’ait assuré que la part d’invention y était aussi restreinte que possible. Il ajoutait que les choses se passaient à peu près de même dans tous les collèges de France.

— Sous la Restauration, me disait-il, la discipline universitaire était d’une sévérité incroyable. Mais on y était fait, parents et élèves, et il ne se produisait jamais que des réclamations isolées, comme celle de Souvestre.

Oui, tout cela est bien changé et, quand on parle de ces mœurs disciplinaires, il semble qu’on évoque des temps et des usages préhistoriques. De l’extrême sévérité, nous avons glissé à une indulgence excessive. Souvestre n’avait pas prévu cette revanche. Une copie de sa pièce tomba par hasard entre les mains du censeur ; c’était un homme d’esprit : il fit venir le coupable, le complimenta sur ses vers et lui conseilla d’aller se faire pendre ailleurs. Et Souvestre quitta Pontivy pour Rennes, où il s’amenda et conquit beaucoup de diplômes, — ce qui n’est pas encore la sagesse, mais en est tout de même le commencement.


Il termine ensuite ses études et part à Rennes faire son Droit. Dans cette ville, Emile  fait la connaissance d’Edouard Turquety avec lequel il partage une passion pour l’écriture et qu’il engage à se lancer tout comme lui  dans « la carrière » des lettres. Les courriers que Souvestre lui a adressés très régulièrement de 1826 à 1850  sont conservés à la médiathèque des Champs-libres  de Rennes et ont sûrement servi  de base pour la biographie initiale de Souvestre par Saulnier. Voir l’article  où elles figurent retranscrites en totalité par mes soins en 2005 et celui sur Edouard Turquety.  

turquety-edouard

La première lettre en date du 13 juillet 1826, postée à Nantes, fut écrite alors que les deux jeunes gens venaient d’achever leurs études de droit à Rennes, ville où Edouard va rester fixé de nombreuses années alors que Souvestre tente de devenir avocat à Nantes mais c’est un échec. Son expérience avortée d’avocat l’a mis très mal et il est gravement dépressif, « La souffrance continuelle me tourmente », écrit-il. La maladie est si intense que Souvestre n’a pas pu demeurer seul à Nantes et il s’est replié en septembre 1826 dans sa famille à Morlaix pour se faire soigner. C’est de cette ville que provient la lettre N°3.

  •  J’aime ma famille et j’en suis aimé  mais outre que mon sentiment, ma sensibilité leur paraisse de l’exaltation ou de la bizarrerie….

 Malade, souffrant « d’un mal de gorge très violent » et il lui est impossible d’écrire longuement. Ces maux perdurent plusieurs mois, accompagnés de maux de tête.  Cette période montre un jeune homme de vingt ans profondément atteint et bien au-delà d’un mal-être romantique.

  • mais un mot vous donnera l’explication de mon retard : j’étais malade !…un mal de gorge très violent m’a mis dans l’impossibilité d’écrire et de penser presque. Je commence à peine à me reconnaître – aujourd’hui   pourtant j’essaierai de causer avec vous- d’abord vous sentez bien  puisque je n’ai point trouvé un moment pour vous écrire à plus forte raison je n’en ai point trouvé pour composer. Ma tête mon pauvre ami est vide comme un ballon dégonflé et si je n’étais pas si heureux du côté des affections du cœur, je me croirais vraiment transformé en une demi statue de pierre…

Son départ de Nantes est aussi marqué par la séparation d’avec un ami, vécue comme une perte incommensurable. « Il est inutile de vous dire que l’éloignement dans lequel je me trouve de mon ami ne contribue pas à ma guérison et que la séparation surtout a été assez pénible »…..A Edouard lui-même il multiplie les marques d’affection et renouvelle son amour et son amitié mais  « je ne reçois point de lettres de Nantes de mon ami » donne l’indication qu’il s’agit d’un autre ami et que le rennais Turquety est seulement le confident d’Emile. Dans le même courrier, il poursuit avec ces propos : « J’ai vu le spectacle douloureux d’une famille qui court à la perte par sa faute, qui voit le précipice et qui n’a pas la force de l’éviter. Ajoutez qu’elle y entraîne ce que j’aime le plus au monde et vous aurez une idée de ce que j’éprouve. Mais je m’aperçois que ma lettre devient une complainte, pardon mon ami de vous.». Nous ne savons rien de ces problèmes familiaux qui le tracassent .

Il se reposera dans sa ville natale quelques temps mais durant à la fin de l’hiver 1826-1827, dans le désir de concrétiser ses rêves de réussite littéraire, il se rend à Paris pour tenter de faire accepter sa pièce de théâtre, « La prise de Myssolonghi ». A ce jour nous n’avons aucune information sur une rencontre possible entre le jeune Souvestre et les anciens saint-politains, Jean-Marie et Fanny Raoul. Cette dernière est encore en vie lors de la venue à Paris du jeune écrivain.  Leurs pères respectifs avaient tous deux été membre de la société morlaisienne pendant la période révolutionnaire mais plus d’un quart de siècle s’est écoulé et les liens ont peut-être été rompus entre ces familles.

 Son premier séjour à Paris 1827-1828

Souvestre fera deux séjours à Paris le premier ayant été interrompu par la maladie qui fit suite à son échec. Pendant ce premier séjour il noue des relations avec les premiers saint-simoniens et au nombre des amis de cette période nous mentionnerons en particulier le sculpteur Philippe Grass qui fera plusieurs portraits ou le buste d’Emile qui figure sur son tombeau au Père-Lachaise.  Son ami Prosper Saint-Germain lui ouvre les portes du milieu artistique parisien.

Emile tente  de se faire une place dans le monde des lettres parisien mais petit provincial, il s’est senti agressé, rejeté par la capitale :

  •   Paris est un amas de crottes, de marchands, mal bâti, habité par des hommes qui n’en savent pas plus long que nous  provinciaux et qui ne nous ne valent pas. Voilà la capitale je n’ai rien vu  qui ait répondu à mon attente.

et, déçu face à cet échec et il tombe à nouveau malade et se réfugie en février dans sa famille à Morlaix où il reste plusieurs mois, près d’une année entière, atteint par « la peine du cœur et de l’âme ». Très dépressif, il se montre incapable de réagir aux malheurs de ses amis, même à ceux de son très cher Edouard.

  • Je me lève triste  et malade, je me promène quelques temps dans une sombre allée de sapins qui n’est pas loin de chez moi et j’y reste des heures entières sans pensées, sans amour presque sans émotion si ce n’est un sentiment vague de douleur comme un homme auquel on aurait retiré la mémoire et la réflexion. Lettre N°6

Son état effraie et inquiète ses proches.

1826, une année de bonheurs et de drames.

En janvier, Jean-François Souvestre, frère aîné d’Emile,  se marie avec une cousine Souvestre, veuve d’un dénommé Bouton mais, quelques mois après, c’est le drame avec le décès en mer du jeune homme qui eut lieu le 31 octobre en méditerranée selon la date retenue sur l’acte de mariage de sa fille Fanny née en octobre[1],

  • Fanny Souvestre. Elle est la fille d’Anne Mathurine Alexise née le 24 avril 1793 dont le père, Jean Jacques Souvestre était commissaire au directoire du district de Guingamp, contrôleur des Actes, notaire et procureur à Belle-Isle en Terre et l’époux de Catherine Alexise Richard. Veuve en premières noces de Michel René Bouton, la mère de Fanny s’est remariée le 16 janvier 1826 avec son cousin germain, le frère aîné d’Emile, Jean François, né en 1797. Fanny voit le jour le 15 octobre de cette année 1826 mais elle ne connut pas son père perdu en mer vers la même date.
  • Témoins à son mariage avec Droniou, pharmacien à Vieux-Marché  : Bourgeois Eugène notaire à Penzé, Taulé et Pinchon François Marie 62 ans percepteur à Penzé en Taulé, époux de la ½ sœur d’Emile. 

 

  • En 1830 le 4 septembre un frère aîné d’Anne Mathurine Alexise, Jean-Baptiste né le 12 mai 1782 se marie en secondes noces avec une jeune nantaise, Alexandrine Eléonore Guillou. Il est alors corroyeur comme certains hommes de sa famille alors que son père était notaire et il signe de façon très malhabile alors que son épouse appose un joli paraphe sur l’acte. Emile ne semble pas avoir été présent lors de cet événement familial et il est peu probable qu’il entretint des liens serrés avec ce parent bien éloigné de ses aspirations  intellectuelles. 

En 1826, Lise, la deuxième sœur d’Emile épouse Aimé Couhitte, d’une famille de négociants dont un membre fut maire de Taulé de 1802 à 1811 et qui demeurait au manoir du Fransic à Carantec en Taulé.  Nous retrouvons le bourg de Taulé autour duquel gravitent nombre de noms rencontrés dans les intellectuels de l’époque. Ils n’auront pas d’enfants.

La correspondance des deux amis s’interrompt jusqu’en mars 1827 où elle reprend  avec une lettre postée de Morlaix. Nous n’avons donc rien de ce qui a suivi la perte de son frère, ni de sa tristesse, ni des conséquences financières.

En réponse aux interrogations de son ami sur l’occupation de ses journées à Morlaix, il raconte:

  •  « Je me lève triste et malade ; je me promène quelques temps dans une sombre allée de sapins qui est proche de chez moi et j’y reste des heures entières sans pensées, sans amour, presque sans émotions si ce n’est un sentiment vague de douleur comme un homme comme auquel on aurait retiré la mémoire et la réflexion. Je reviens ensuite chez moi où mon regard fixe et morne effraie et inquiète.   Je ne réponds pas et je monte le soir dans ma chambre pour pleurer pour pleurer seul et sans consolation ».

Au bout d’un an, fin octobre 1827, Emile dit jouir « d’un mieux passager » et  annonce sa visite à Rennes ainsi que le projet de finir son année à Paris et le courrier suivant, daté d’avril 1828, confirme son arrivée dans la capitale donc au printemps.

Il va se frotter au milieu littéraire parisien et Souvestre annonce « une bonne nouvelle, Mr Duval me fait espérer »… « Ma pièce va être montée aux Français et dans deux mois elle sera jouée », mais cela ne se fera pas et très déçu, il écrit : « Je me suis trompé, la profession d’homme de lettres ne me convient pas plus que celle d’avocat. Il faut trop d’intrigues et de tracasseries ».

A cette époque il vit aux Batignolles, Barrière Clichy, rue des carrières, N° 24.

Son condisciple, Hippolyte Lucas, est arrivé sur Paris dès 1827 après ses études d’avocat et s’est lancé dans le journalisme. Un autre ami, Evariste Boulay-PatyOLYMPUS DIGITAL CAMERA vit aussi dans la capitale.

Elisa Mercoeur

Par on ne sait quelle interprétation, Souvestre est maintenant réputé avoir été jaloux de la poétesse Elisa Mercoeur or dans un courrier de 1827,  il écrit ceci à Turquety ce qui dément son animosité envers sa consœur, les propos négatifs auraient été tenus par le rédacteur du journal Le Breton , Claude-Gabriel Simon que Souvestre ne porte pas toujours dans son cœur. Pour lui il reconnait du talent à la jeune femme: 

  • Au reste je veux la voir lorsque j’irai à Nantes, je crois qu’elle a le germe d’un véritable talent et il serait bien malheureux que la misérable louange du faiseur de charades du Breton puisse l’étouffer en elle.

Par contre il dit ne pas comprendre la réaction excessive qu’elle a eue lorsque lui Souvestre l’avait égratignée de son esprit piquant dans un article à la suite de quoi elle était restée mal pendant deux jours. Ensuite il généralise aux femmes avec des mots peu flatteurs de la part d’un homme parfois dit féministe.

  • La femme n’est-elle pas l’animal le plus difficile à comprendre et à expliquer ?

Souvestre évoque dans un courrier du 10 mai 1828 que sa mère et sa belle-sœur, veuve, comptent sur lui. Son écriture est très désorganisée et traduit l’état de perturbation dans lequel il se trouve. La lettre suivante est plus apaisée et il mentionne

duval-alexandre-1767-1842

Alexandre Duval jeune

Mr Alexandre Duval qui lui manifeste « une amitié paternelle ». Ils se rencontrent une heure chaque semaine.

Est-ce de manière individuelle ou bien Dubois, tout comme son ami et collègue Jouffroy interdit d’enseigner, donnait-il des cours privés en petit comité à son domicile ? Paul-François Dubois est un ancien du lycée de Rennes tout comme Pierre Leroux avec lequel il avait fondé le journal Le Globe, aidé par l’apport de capitaux de l’imprimeur Lachevardière. Dubois est membre de la loge parisienne et bretonne  du Grand Orient, « Les amis de l’Armorique » ce qui laisse à penser qu’il portait grand intérêt aux jeunes bretons. C’est aussi le nom d’une famille de négociants dont une branche tient un comptoir à Nantes et une autre exerce à Brest. Selon un article anonyme, Dubois est dit parent d’un autre ami d’Émile Souvestre, Hippolyte Lucas. En tout cas il est l’ami et ancien condisciple du beau-frère d’Ange Guépin, René Rabusseau.

Mais les tracas financiers sont là alors, Emile doit gagner sa vie et celle de ses proches.

Il se sent « vieilli de dix ans d’un coup ». « Je laisse ma couronne pour me faire maître d’école, je renonce à la littérature » et dans l’attente d’avoir sa nomination sur Nantes ou Morlaix, il retourne quelques temps dans sa famille bretonne, non  sans manquer de faire une étape à Rennes voir son cher ami turquéty. Il ne fait pas mention d’un emploi chez Mellinet ni autre comme cela est parfois indiqué dans certaines biographies.

NANTES   décembre 1828- mai 1832

Le réseau familial a joué et Souvestre a l’opportunité d’un emploi à Nantes où demeurent ses parents Ballot-Beaupré mais aussi d’autres amis morlaisiens. Il arrive à Nantes début janvier 1829 et s’implique dans la vie culturelle de la ville, reconnaissant, « comme on le dit, avoir beaucoup d’amis », mais  E. Souvestre a un caractère difficile et s’il peut être avenant, il a aussi un côté abrupt. Il se fâche assez vite avec l’un d’entre eux, Honoré Carissan. Il regrette que le mariage de Bidard l’éloigne et que Guépin, très pris par ses projets matériels,  ne lui consacre que peu de temps.

Nantes 1830 env

Vue de Nantes  la cathédrale et le château

A Nantes Souvestre se prend d’admiration pour Edouard201504-noirmoutier-33
Richer adepte du « swedenborgisme ». Richer et lui ont de longues promenades sur les bords de Loire et Emile envisagea un temps de publier l’oeuvre de son mentor mais le projet n’aboutit jamais. Souvestre écrivit néanmoins une notice à son sujet.

Richer, tuberculeux s’éteint à Nantes.

Souvestre fréquente les intellectuels nantais et se lie avec le groupe des saint-simoniens. L’écrivain Charles Monselet alors enfant nous donne un aperçu du contexte de l’époque:

  • A mon ami Alfred LE FRANÇOIS à Nantes

Je vous prive du reste du morceau. Mon père en vendait – ou plutôt il en louait, car il tenait un cabinet de lecture à un entre-sol de la place Graslin se prolongeant sur un coin de la rue Jean-Jacques-Rousseau. C’est des fenêtres de cet entre-sol et du haut d’un tabouret que j’ai vu « les trois glorieuses » de « 1830 », qui se résumèrent pour moi en un grand bruit sur la place et par un va-et-vient de soldats à cheval. 

saint-simoniens-en-costume

C’est encore de ces fenêtres qu’un peu plus tard je regardais passer, avec un certain étonnement, quelques personnages vêtus d’une tunique bleue serrée à la taille et d’un pantalon blanc, et coiffés d’un béret. Lorsque je demandais qui étaient ces gens : – Ce sont des saint-simoniens, me répondait-on. Et je n’étais pas plus avancé qu’auparavant ! Mais les saint-simoniens et les soldats à cheval étaient réservés pour les grands jours. Le reste du temps il fallait me contenter des exercices de saltimbanques dont la place Graslin était le théâtre presque quotidien, des montreurs d’ours assez fréquents, à cette époque, et des cavalcades que les écuyers et les écuyères des cirques de passage avaient coutume de faire par la ville, musique en tête et dans leurs costumes les plus magnifiques.

Mon père, qui était un lettré remarquable autant que modeste, comptait parmi les habitués de son salon de lecture tout ce qu’il y avait à Nantes d’intelligent et de distingué : Lajariette, le collectionneur émérite, Mellinet-Malassis, le docteur Guépin, le docteur Aublanc (le médecin d’Elisa Mercoeur), Emile Souvestre, Victor-Mangin père et fils, Allotte, etc… (1).

Turquety est toujours domicilié à Rennes chez son père mais  vit également à Paris où il fréquente le salon de Victor Hugo et les jeunes catholiques romantiques. Souvestre envie son réseau social qui lui ouvre les portes des milieux littéraires en vue.

 En mai 1829, Emile fait mention pour la première fois de celle qui va devenir son épouse, une lointaine cousine, Cécile Ballot-Beaupré qui est orpheline depuis peu et vit à Nantes avec sa sœur et ses deux frères . Mais en même temps il évoque ses souvenirs d’amitié avec Edouard, « je me sentais là près d’un homme dont le cœur battait comme le mien ».

 Edouard Turquéty a confié à son ami ses doutes sur ses écrits  et Souvestre lui répond « vos souffrances, ne craignez rien, cela reste tout entier dans mon cœur. Je brûlerai ce que vous avez écrit si vous le voulez et il n’y aura rien que Dieu et moi à le savoir ».

En ce début de l’année 1830, plusieurs amis de Souvestre veulent fonder à Nantes, un nouvel établissement avec des professeurs distingués et qui s’engagent pour distribuer leur enseignement gratuitement. Cet établissement prendrait le nom d’« Athénée démocratique ».  Les pourparlers avec la municipalité durent plusieurs mois mais ne débouchent pas.

Emile se marie avec sa cousine Cécile le 20 avril 1830[2] et son courrier du 23 mars faisait déjà ressortir sa présence, « nous avons lu votre lettre ensemble , elle aussi a pleuré avec vous », « elle » étant souligné à chaque fois. Le choix de Cécile est porté par la question des afflictions, « elle est pauvre orpheline »[…] « elle est assez malheureuse pour arriver jusqu’à moi sans descendre » et il est fréquemment question de pleurer ensemble. Ce tableau s’éclaircit cependant rapidement après quelques semaines de vie commune et E. Souvestre semble plus amoureux et plus positif. Il rédige un article qui est une belle déclaration d’amour.

  • « Son œil noir, son pâle visage, ses boucles d’oreille de perles blanches, son chapeau violet suspendu au-dessus de mon piano ouvert, ses gants jetés sur mes livres et ses ouvrages de femme dans la corbeille que je lui ai donnée. Elle partout, partout, Et maintenant je comprends pourquoi je suis né, j’aime à vivre ! ……Elle à moi, elle à moi, elle à moi… c’est ma pensée, elle à moi ».

Plusieurs auteurs (Bärbel Plötner-LeLay, David Steel) n’ayant pas tenu compte des dates ont attribué ce portrait à Nanine Papot or la lecture des lettres de Souvestre à Turquety est sans appel, ces lignes ont été écrites en l’honneur de Cécile.  Pour aller encore plus dans ce sens, il fait mention des cadeaux faits à l’occasion des fiancailles. Par ailleurs, des portraits photographiques de Nanine en ma possession prouvent qu’elle a des yeux très clairs et non pas noirs!

Souvestre est vraiment porté par sa nouvelle vie et il regarde son ami Turquetty qui se débat toujours avec les affres du romantisme et il lui vante les bienfaits la vie de couple. Par contre son travail d’enseignant ne le passionne pas du tout: 

  •      Le reste  de ma vie est plus prosaïque que la vie d’un batteur de caisse  roulante (?) je joue la comédie avec des enfants qui remplissent le rôle ennuyeux d’écolier pendant que je remplis celui  plus stupide de  maistre. Ma position cependant me paraît  douce mon ami ;  je vous assure que l’on se fait à n’être rien  à ne produire rien  à vivre comme une machine à faire des bas ? il y a même un certain charme dans ce laisser-aller animal .

Dans le Lycée armoricain de 1831 paraît un récit « Un salon classique à Paris en 1829 », dans lequel l’humour acide de Souvestre se déploie vis-à-vis de l’un de ses vieux compatriotes: il parle de « vieilles barbes », de « restes vivants d’une époque appartenant déjà à l’Histoire, Andrieux, Drooz, A.Duval, Kératry… » Il fait une description du vieillard breton :

  • « Un habit marron une culotte de nankin, des bas chinés, des souliers carrés; une figure représentant assez exactement une poire ridée, vous aurez M. Kératry tout entier, honorable député. On ne peut reprocher à l’honorable député ni modestie ni éloquence car c’est le Moi chanté sur tous les tons et dans la plus pauvre musique ».

Il renchérit sur son « naturel peureux », et le dit « maintenant ennemi de la jeunesse séditieuse des écoliers[…], des ovations qu’il se faisait préparer par nous chaque année au Banquet Breton dont il s’était créé le président perpétuel »…

 Le projet pour l’ »Athénée démocratique » se poursuit et Claude Gabriel Simon rédige plusieurs courriers pour obtenir les autorisations et financements nécessaires  pour « augmenter la splendeur et répandre les lumières dans toutes les classes », mais « les événements qui sont résultés de nos glorieuses journées de juillet ont forcé la société de suspendre l’ouverture de ces cours » écrit-il le 1er avril 1831. C’est ainsi que dans la suite de ces journées plusieurs écoles « fondées sans doute dans un esprit incompatible avec les principes de la charte de 1830 » ont été fermées mais sans que rien ne vienne les remplacer.

 C.G. Simon est le secrétaire se propose donc pour pallier à ce manque de «joindre à l’Athénée une école gratuite d’enseignement secondaire où seraient admis les enfans d’ouvriers qui se destinent aux arts industriels ». Le local prévu pour l’installation de cette école secondaire est l’Hôtel Chardonneau en construction rue du Calvaire. Les professeurs s’engagent à faire leurs cours gratuitement pour les jeunes mais l’association sollicite les secours de la municipalité. Le loyer prévu augmente considérablement dans les mois qui suivent et alors C.G. Simon n’hésite pas à demander le local du musée d’histoire naturelle où l’on ferait  enlever les objets de curiosité.

Les transactions vont durer longtemps et Émile quittera Nantes avant la délibération négative du conseil municipal qui tombe le 3 juin 1834.

La naissance[3] du bébé Souvestre est attendue pour le printemps 1831 mais après une grossesse éprouvante, Cécile ne s’en remet pas et meurt[4] quelques jours après l’arrivée du petit Emile Alexis qui ne lui survit que quelques semaines[5]. M-France Boudier-Souvestre est venue de Morlaix pour assister son fils dans ces moments tragiques car Edouard Charton, dans une lettre à son ami, fait mention de sa mère rencontrée à Nantes lors de sa tournée de prédication pour le saint-simonisme.

La poétesse Marcelline Desbordes-Valmore lui envoie un poème de sa composition lorsqu’elle apprend le décès de Cécile, « La vie et la mort du ramier », conservé à la BM de Versailles.

Pour échapper à son chagrin Émile Souvestre se plonge dans le travail et multiplie ses activités journalistiques tout en étant dans l’attente de ce poste d’enseignant à l’école secondaire de « l’ Athénée ».

Le 4 septembre 1831 E.Souvestre annonce à Turquety son bref passage à Rennes sur le chemin de Morlaix où il se rend pour 8 jours. Ceci correspond à la tournée de propagande saint simonienne mais aucun détail à ce sujet dans les courriers entre les deux amis. Par contre la correspondance d’Edouard Charton avec lequel il voyage nous renseigne sur les jeunes gens touchés par le saint-simonisme. Hyacinthe Dahirel un ancien ami d’Emile de Pontivy et Rennes mais également Jules Dauvin aspirant de Marine, Narcisse Vieillard, Gourdon, Maingon, Lorrain, Jayon et Charles Pellarin qui tous se réunissent tous les mercredis chez L’Eveillé (voir article). Après ce rapide périple, Charton s’inquiète également de savoir si l’on écrit régulièrement à d’autres sympathisants tels que Kerdinel de Morlaix, Faure de Brest, Frater de Lorient,(Thomas Frater d’origine écossaise professeur de langues à Lorient) et Servion et Guépin de Nantes. (lettre du 27 octobre 1831 de Rochefort).

Une de ses quatre nièces Pinchon, Eugénie, épousera l’un de ses anciens camarades du lycée de Rennes, Jules-Jean Feillet, commissaire de Marine à Brest qui adhérera au saint-simonisme puis évoluera vers le fouriérisme. C’est elle qui accueillera Adah-Ana, la dernière fille du couple Souvestre lorsqu’elle viendra se reposer en Bretagne après le décès de son père. Edouard E.Turquéty se dira acheteur d’un portrait de Saint Simon par Saint Simon lui-même dans ses mémoires.

 Dans son entourage d’amis nantais il fréquente Alexis Papot un de ses collègues qui signait déjà comme témoin lors de son premier mariage et qui devait prendre le poste de professeur de mathématiques dans l’institution future. La sœur de ce jeune mathématicien, Anne, tombe amoureuse du jeune veuf. Emile cherche dans un premier temps à fuir cette affection et devant la souffrance de la jeune femme à l’annonce de son départ de Nantes, il lui propose de l’épouser.

La lettre  du 12 mai 1832 est couverte d’une écriture droite, régulière et très lisible. E.Souvestre a une grande nouvelle à annoncer à son ami : il se remarie avec Anne Papot, dîte Nannie,  la sœur de son associé, Alexis Papot. Lui va la surnommer « Nanine » en référence à une pièce de Voltaire du même nom. Il garde en mémoire les instants partagés avec Cécile et va donc faire le choix de quitter Nantes pour ne pas fréquenter des lieux où il aurait trop de souvenirs.

  • En vous voyant si malheureux j’aurais honte de ma joie – pardonnez moi donc Edouard  et donnez moi votre main= je me marie !- une passion irrésistible ne m’a pas entraîné ; non  mon ami ; une pierre de tombe repose encore sur mon cœur et y pèse de tout son poids, mais par une bizarrerie du sort que je rougis presque de vous avouer, une femme est tombée amoureuse de moi ;  elle était bien malheureuse, bien isolée, je l’ai plainte et elle s’est attachée à moi avec la force du désespoir = j’ai longtemps fui son affection.  enfin j’ai voulu partir alors des larmes ont coulé,  je ne pouvais plus feindre d’ignorer la vérité ; elle m’a dit avec un accent que rien ne peut rendre –  je ne vous verrai plus, que vais-je devenir…   j’en mourrai moi !  – je lui ai pris la main et je lui ai dit : – vous me suivrez = voilà la vraie cause de mon départ  de Nantes, Edouard ».

Il se sent partagé entre ces deux affections.

  • Edouard, que le souvenir d’une autre femme que nous avons bien aimé tous  deux et que nous aimons toujours autant ne nuise pas à l’affection que mérite celle-ci ; tendez lui aussi la main quand vous la verrez : elle le mérite elle comprendra tout ce que vous ferez pour elle. –  je compte sur vous mon frère, adieu :   ne me plaignez pas, ne me dîtes pas heureux ;  mon âme flotte entre de cruels souvenirs et de vagues espérances,  je me défends de la joie comme d’une infidélité et je tremble d’interroger mon cœur et d’y trouver plus d’amour pour celle qui n’est plus que de reconnaissance pour celle qui me tend la main.  

Adieu mon ami écrivez moi poste pour poste à Morlaix .

Le 23 mai 1832, il épouse Anne Papot. Il est dit encore vivre  rue Rosières d’Artois mais est ajouté la mention : « chez sa mère » alors que cette dernière n’est pas nantaise.

Les témoins sont les mêmes sauf Luminais remplacé par un oncle de l’épousée, Alexis Caillaud, marchand. Il est donc vraisemblable qu’Émile ait fait la connaissance de René Luminais par l’intermédiaire de ses cousins Ballot-Beaupré qui étaient implantés sur Nantes depuis une dizaine d’années. Augustin Ballot-Beaupré, enseignant également est lui aussi de 1806.

Si lors de son premier mariage E. Souvestre écrivait que son épouse était « assez pauvre pour… », il n’en est pas du tout de même pour cette seconde union car même si des revers de fortune ont pu survenir lors des turbulences liées au commerce avec les Antilles, Anne Papot est d’une famille relativement aisée et ayant des appuis dans la société négociante et intellectuelle nantaise qui ne sont jamais mentionnés dans les biographies de l’écrivain.

Tout comme Cécile avait témoigné de son affection pour le très cher ami d’Emile, Nanine, elle aussi, écrit une lettre à Edouard Turquety. Les années n’ont pas encore émoussé l’amitié entre les deux hommes.

Bientôt Emile et son beau-frère selon certains biographes ne se seraient plus entendus sur des questions pédagogiques, mais en fait, partagé entre ces deux affections, il s’avère que Souvestre ne voulait pas vivre avec sa nouvelle épouse dans les lieux fréquentés avec Cécile aussi fait-il le choix de partir en Bretagne sur les lieux de sa jeunesse.

  • Je ne voulais pas repasser avec une autre femme aux lieux où elle avait passé appuyée sur mon bras ;   je ne voulais plus refroidir le bonheur de cette pauvre Nanine si bonne si aimante pour l’aspect d’une tombe – Ô mon ami vous comprendrez tout cela vous – je lui ai dit : nous partirons pour la Bretagne là où les souvenirs de mon bonheur passé sont moins vifs. = maintenant Edouard vous comprendrez ma conduite – Ô mon ami je ne me plains pas de Dieu qui au milieu des plus grandes douleurs à jetté(sic)  dans la vie  près de mon âme brisée un orage d’amour et de consolation – mais pourquoi n’ai-je pas connu  une seule de ces deux femmes ?–  laissons ces idées, elles sont affreuses. Vous verrez Nanine à son passage à Nantes. C’est un être tout admirable de sensibilité et de douceur – sa bonté va jusqu’au génie –  vous verrez d’elle des vers dignes  de vous. 

Il part à Morlaix avec sa nouvelle femme dès le lendemain de la cérémonie, le 24 mai. Il est donc impossible pour elle d’avoir découvert Morlaix antérieurement et que ce soit elle la jeune femme aperçue à une fenêtre dont Souvestre aurait été amoureux selon l’interprétation de certain biographe toujours sur la base d’une lettre de Charton non datée.  

Selon son gendre Eugène Lesbazeilles, E. Souvestre a validé son diplôme d’avocat le 7 mai de cette année 1832 avec sans doute l’idée d’exercer cette profession mais au bout de quelques mois, en octobre, il s’installe à Brest pour prendre la direction du journal  Le Finistère . En face de la rédaction de son journal sont installés les concurrents dont il pense le plus grand mal :  » d’infâmes gladiateurs »…….. .

Brest, le château

BREST  octobre 1832- printemps 1836

A Brest Nanine tombe malade et cela réveille chez E. Souvestre de sinistres souvenirs et la crainte de perdre son épouse. 

  • J’ai souffert bien des tourments depuis quelques jours; nanine a été malade. Elle est faible et j’ai déjà tant perdu de bonheur que je voudrais attacher celui-ci à ma vie par une chaîne de fer – c’est affreux de revoir toujours l’ombre d’une maladie sur un front aimé! Lettre du 26 novembre 1832

Le courrier que Charton envoie à son ami à cette occasion est sans date et par recoupements a bien été écrit lorsque le couple réside à Brest mais à partir de ce courrier dont la date a été mal interprétée est née la légende que l’on retrouve dans nombre de biographies qui veut que Nanine ait été touchée par le choléra à Morlaix où sévissait l’épidémie qui a occasionné tant de pertes dans l’entourage amical de Souvestre. Aucun courrier de Morlaix ne fait mention d’une maladie de Nanine et ici Emile parle de « depuis quelques jours » situant bien cet épisode en novembre. 

A Brest, l’écrivain se sent isolé, loin de la vie culturelle animée et pris dans des conflits politiques locaux .

  •               Ici mon oreille se désaccoutume de la poësie; je n’entends que les cris de haine de la politique – je me surprends à crier moi-même non contre les croyances quelles qu’elles soient mais contre les vents? De conscience. Le Finistère est en face d’un journal payé au mois, le Brestois,  infâme gladiateur qui s’est fait payer son honneur comme les héros du cirque se faisaient payer leur sang et qui se roule complaisant  ou sans pla ..? dans sa boue dorée. Parfois le sang me boue(sic) dans les veines, il ??? si dans?? de clouer avec une balle au cœur d’un de ces ??cervelles?? la feuille dégoulinante de mon sang??(trou )  qu’ils jettent au public! – oh mon ami l’horrible soif que la soif de l’âme[?]!

Tout début 1835 une fois de plus Souvestre est souffrant. Juste après la naissance de sa deuxième fille, Marie Claire le 28 avril 1835, il a eu  une forte angine qui a provoqué un ulcère au palais ce qui lui a valu une dizaine de jours au lit, fiévreux et à la diète sans pouvoir parler.  Pour soins on lui a posé 150 sangsues ! Il annonce à Guépin qu’il va tout faire pour quitter la ville bien que ses affaires y soient prospères. Il parle également de la parution de son livre Riche et pauvre.

En octobre 1835 il reçoit la visite de Paul Delassalle qui dit ensuite à Guépin avoir vu à Brest des « hommes de poésie ».

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Paul Delasalle 1793-1845 Poète et journaliste

  • Paul Delasalle est par la suite avoué à Mamers et c’est dans cette ville que se situe la nouvelle « Le médecin des âmes » parue en 1860 dans le recueil Scènes de la vie intime sous le nom d’Emile alors que la dynamique du récit et l’approche psychologique s’apparente plus à la plume de Nanine.  Le couple Souvestre a peut-être voyagé de concert alors qu’il est fait mention du seul périple d’Emile en Anjou et Orléanais. Paul Delasalle connu pendant la période saint-simonienne est également portraituré avant son décès en juillet 1845 par le sculpteur Philippe Grass . Il laisse une jeune veuve et un enfant. Leur ami commun Georges Mancel de Caen fera son éloge nécrologique. 

Dans son ouvrage Le Finistère en 1836, Souvestre présente deux hommes de la région léonarde très investis dans la modernisation de l’agriculture mais de caractères très différents. Le premier est Louis Rousseau bien connu pour les terres gagnées sur la mer mais l’autre, Jules Félix également ancien prisonnier des pontons anglais n’a pas la notoriété du précédent alors qu’il fut très actif dans son exploitation agricole du Lannuguy qui « pouvait être comparée aux meilleures fermes-modèles de France ». Le Bulletin universel des sciences et de l’industrie de 1826 avait proposé à ses lecteurs un article de quatre pages très intéressant qui a pu servir de support à Souvestre en complément de sa fréquentation directe ou indirecte avec ces personnages de la région.

La direction d’un nouvel établissement d’enseignement qui s’ouvre à Brest lui est offerte et il contacte ses anciens amis afin qu’ils l’aident à trouver des professeurs de latin ou de grec mais sans succès. Emile  est contraint de quitter cette ville dans une certaine précipitation en raison de l’aggravation soudaine de la maladie. Bien des années ensuite, Nanine, sa veuve, explique que, dans leur départ qui s’apparentait à une fuite, ils n’ont rien gardé des papiers et correspondances échangées avec leurs amis.  Par l’intermédiaire de Paul François Dubois[7] et le réseau d’Ange Guépin, É.Souvestre trouve une place dans l’Est de la France où la famille s’installe en janvier 1836.

MULHOUSE janvier 1836-août 1836

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Mulhouse en 1835 lithographie

Il est de nouveau professeur de rhétorique à Mulhouse où naît sa troisième fille Adah-Ana en juin 1836 puis la famille gagne Paris et s’y installe définitivement.

PARIS septembre 1836 , premières années

Paris quai de Bercy par Meissonnier

 A cette époque selon Francis Gourvil, les bretons de Paris se réunissaient dans une mansarde, rue de la Victoire et autour de Le Gonidec (1805-  ) on trouvait: Brizeux,  Lannurien, Robinet, V Audren de Kerdrel, A de Courson, G de la Landelle, L de Carné, L’abbé de Lezeleuc. Mais cela est contesté pour E. Souvestre. Il ne semble pas que les convictions politiques de Souvestre l’aient amené à fréquenter ce groupe. Par contre, un courrier d’Alexandre Duval atteste que Souvestre juste après l’épisode mulhousien  participait aux soirées entre bretons (mais lesquels ?) du mardi et qu’il devait leur présenter son épouse mais n’est pas venu. Il s’inquiète alors de son état de santé.

37500-1

Paris Bd Poissonnière par Dagnan 1834

Les liens de Souvestre avec La Villemarqué auteur du Barzaz-Breizh

Pour comprendre le lien entre ces deux hommes il faut se tourner vers la famille Peyron dont Jean-Baptiste père de Souvestre est très proche. Il est par exemple témoin au baptème d’Augustin Etienne Ballot-Beaupré qui épousera Victoire Félicité Peyron.  (Voir article sur Cécile Ballot-Beaupré épouse Souvestre). Orpheline, Victoire tint le ménage de son frère Jean-Baptiste dans le Morbihan jusqu’au mariage de celui-ci avec Zoé Le Guillou de Pennanros. Peyron est grand ami de la Villemarqué et tous deux participent à l’oeuvre philantropique de Frédéric Ozanam.  La famille Peyron reste très présente dans la vie de Souvestre et sa fille Adah-Ana s’y rend après le décès de son père. Par sa famille, Souvestre a assurément eu connaissance de la démarche de La Villemarqué et l’inspiration serait plus dans ce sens que dans celui inverse de l’influence du morlaisien sur La Villemarqué.

L’époux de madame de Saint Prix autre collectrice est Charles Damas de Saint Prix qui fait partie du même groupe de morlaisiens érudits et se passionnant pour  le renouveau d’une tradition orale bretonne. (Voir l’article de Fanch Postic Skol Vreizh, n°59 sur Emile Souvestre).

Nous sommes en accord avec ceux qui comme Luzel et Anatole LeBraz questionnent l’oeuvre de Souvestre et sa tendance à broder, enjoliver, emprunter dans ses différentes productions, contes, récits… 

En 1839 le libraire-éditeur Charpentier fait paraître une note par rapport au procès contre le journal Le Corsaire :

  • Une note malveillante insérée il y a quelques jours par rapport à la publication que je viens de faire du « Journaliste » de M. Emile Souvestre, l’auteur de cette note a prétendu que j’avais fait cette publication sans le consentement de M. E. Souvestre et que cet auteur était même étranger à quelques-unes des nouvelles qui la composent. Ces assertions je le répète sont fausses.  Journal de la librairie Gazette des tribunaux 3 mai 1839. Gallica.

Quelques pages plus loin Souvestre est mentionné pour une production collective avec Balzac et Soulié, « Le Foyer de l’opéra » puis pour « La maîtresse et la fiancée ».

Son ami Prosper Saint-Germain à l’époque illustre de très nombreuses vues de salles de spectacles.

En 1842, Souvestre préface le recueil de poésies de Marcellin La Garde « Grains de sable » paru chez Félix Oudart.

PARIS, la maturité

En 1845, est publié l’ouvrage  La Bretagne pittoresque  qui sera illustré par Prosper Saint Germain, artiste peintre et ami de Souvestre depuis l’enfance (Prosper Saint-Germain 1804-1875).

CARROUGES Château

Le château de Carrouges dans l’Orne, photo M-F Bastit

Le premier numéro de la revue La Mosaïque de l’Ouest dont Souvestre est le rédacteur en chef, présente en première page le château de Carrouges et sa grille puis le pavillon du même château. Ceci est une référence à la famille Pinchon si présente dans la vie de l’écrivain car c’est de l’Orne et de cet endroit précis qu’elle est issue.

 Jean-Marie Quérard estime que Souvestre aurait pu prendre pour pseudonyme Loiseleur(J).  Mais cela est-il exact? Par ailleurs l’un des correspondants de Souvestre est un bibliothécaire de la ville d’Orléans nommé Jules Loiseleur. 

La bibliothèque de Soleine donne également ; Leonore C.V.1 G.Loiseleur (c.a.d. Emile Souvestre 1840; (3441)

1844-45 :   La Mosaïque de l’Ouest 

Paru pour la 1ère année chez Cosnier et, Charles Lebossé libraires éditeurs à Angers 49,

Articles variés des départements de l’ouest, Mr Emile Souvestre, rédacteur en chef et Mr St Germain, directeur de la partie artistique.

Ce sont encore les réseaux familiaux qui expliquent le choix des éditeurs angevins Cosnier et Lachése. Cette famille Lachèse est présente à Morlaix avec Denis Lachèze qui s’y est installé comme orfèvre mais une autre branche de cette famille était restée en Anjou. Ambroise Adolphe Lachèse, ancien chirurgien avait épousé une demoiselle Cosnier et repris l’activité de libraire-éditeur de son beau-père.

Les Lachèse font partie du groupe actif des saint-simoniens d’Anjou.

Il est évident que ces liens ont perduré entre les deux régions. Dans ce premier numéro figure un article d’un autre membre de cette famille, Eliacin Lachèse, procureur du Roi à Baugé.

Il faut aussi croiser ce qu’il en est du côté d’Émile Souvestre avec les réseaux de son épouse Nanine qui jouent un rôle très important dans la vie du couple et ont favorisé la carrière de l’écrivain. En effet, Anne Papot fut instruite dans une pension angevine où se retrouvaient des jeunes filles de familles négociantes de l’Ouest, la Pension Adville, école libre pour jeunes filles fondée par Mlle Adèle Dimey qui devint suite à son mariage avec Mr Gabriel Adville, la Pension Adville. Mr Adville fait partie des intellectuels régionaux et est conservateur de la bibliothèque d’Angers.

Nanine est élève de cette institution pendant huit ans environ tout comme Mlle Cosnier.

Mosaïque de l’Ouest : Table des noms d’auteurs pour le 1er tome 1844-1845

A Boreau directeur du jardin botanique d’Angers

A.Derrien Lorient

A.Lebrun chef de travaux à l’école royale des Arts et Métiers d’Angers

Alphonse Le Flagais bibliothécaire Caen

Adrien Maillard avoué Angers

De Chennevières Caen

Eugène Bonnemère avoué Angers

E Ducrest de Villeneuve Rennes

Mme Elisa Franck  Paris

Eliacin Lachèse procureur du Roi  Baugé

Emile Souvestre  Paris

Edouard Turquéty  Rennes

G.Mancel bibliothécaire  Caen

G.S Trébutien bibliothécaire Caen

Léon de la Sicotière  avocat  Alençon

Le Docteur Piriou de Nantes

L Sw B Mme Louise Swinton(sic)Belloc  Paris

Ludovic Chapplain  bibliothécaire  Nantes

Olivier LeGall

Paul Delassalle  avoué   Mamers

Philippe Béclard  avoué  Angers

Melle Ulliac Trémadeure  Paris

Théophile Thoré directeur de l’Alliance des Arts Paris

Victor Godard  conservateur du musée d’antiquités d’Angers

Nombre de ces correspondants sont d’origine angevine et il est fort probable que jouent dans ce cas les réseaux d’amitié de Nanine qui fit ses études à Angers au pensionnat Adville et fréquenta les sœurs et cousines de nombre des hommes de lettres ici mentionnés.

Paris Jardin des Tuileriess.JPG

 En 1844

Un an avant la parution de l’ouvrage collectif Le Monde tel qu’il sera en l’an 3000 roman d’anticipation dont certains disent que Souvestre et ses collaborateurs et amis ont été les précurseurs, un livre de la même veine est né sous la plume de l’illustrateur Granville : Un autre monde : Transformations, visions, incarnations, ascensions, locomotions, explorations, pérégrinations, excursions, stations, cosmogonies, fantasmagories, rêveries, folâtreries, facéties, lubies, métamorphoses, zoomorphoses, lithomorphoses, métempsycoses, apothéoses et autres choses / par Grandville [et Taxile Delord].- Paris H. Fournier, libraire-éditeur, MDCCCXLIV [1844].- 295 p.

 Granville le jeune dessinateur illustre de nombreuses pages dans le livre de Souvestre.

Le roman peut paraître plein d’humour ou de fantaisie mais les prédictions de l’écrivain ont un versant pessimiste de l’évolution du monde et de la société.

Quelle place tint le breton dans la conception de l’ouvrage alors qu’il est plutôt dans une période dépressive comme il en fait part à plusieurs de ses correspondants? Remarquons que les passages de sa main sur le couple des héros sont quelque peu mièvres et ne respirent pas la fantaisie !

1848, républicain convaincu 

Emile Souvestre photo-carte (retravaillée ?) par Neurdein, coll E. Desmaisons

En avril 1848, Souvestre s’engage en politique avec les républicains mais il est battu aux élections de la Constituante ce qui l’affecte beaucoup selon sa fille Adah-Ana. Il a obtenu 4048 voix et ne fut pas élu le 10 Décembre 1848.

Emile se préoccupe aux côtés de Victor Hugo de l’avenir du théâtre. Il adresse un courrier au baron Taylor retranscrit des années plus tard par le journal le Gaulois du 1er octobre 1868, n° 5443 :

  • Nous revenons à !a politique pure avec cette lettre d’un romancier en renom de l’époque, Emile Souvestre, dont le cri d’alarme, quelque puissant, quelque éloquent qu’il fût, ne pouvait rien arrêter. Ce n’était pas le communisme qui s’annonçait, c’était le gouvernement de l’autorité et de la discipline, c’était l’Empire.

Faubourg Poissonnière, 153.

S’il vous reste quelque moyen de faire comprendre autour de vous les dangers auxquels la loi électorale nous expose si parmi les hommes de la majorité qui ont autrefois profité de votre courage il en est encore sur lesquels vous puissiez quelque chose, je vous adjure d’épuiser près d’eux vos derniers moyens de persuasion. S’ils ont peur de votre voix, quand vous parlez à la France, baissez-la, pour eux dites-leur à l’oreille ce qu’i!s ne veulent pas qu’on leur dise tout haut. Avertissez-les bien que tout tremble sous leurs pieds, sous les nôtres Je vois et j’entends dans la foule où je suis ce qu’ils ne peuvent ni entendre ni voir, et je m’inquiète, non plus seulement pour nos adversaires, mais pour tout ce qui veut l’ordre pour le progrès. Répétez bien aux gens qui sont encore capables de vous comprendre qu’ils touchent-maintenant la tête du lion que le suffrage universel était le dernier compromis entre les classes que si le premier paragraphe de l’article 3 est voté, il ne suffira pas d’augmenter la gendarmerie mobile et de macadamiser les faubourgs les barricades se feront dans les cours, en attendant qu’elles puissent se produire au dehors, et tôt ou tard l’heure viendra Les guerres civiles ne sont pas évitées parce qu’on les retarde; on force les hommes à se comprimer, à se cacher sous terre, et l’explosion n’est que plus terrible. La réaction ne compromet pas seulement le présent, elle perd l’avenir Elle refuse au peuple l’égalité loyale, et bien elle aura l’égalité sauvage. Elle repousse les républicains, elle amènera les communistes et, dès aujourd’hui, elle met entre leurs mains une révolution en nourrice Je vous jette ce cri d’alarme pour que vous lui donniez une signification et une puissance sauvez-nous, si vous le pouvez, et croyez en tout cas à l’inaltérable dévouement de votre admirateur,

Emile Souvestre 

Arrive sur Paris en 1848, un jeune breton qui va prendre une place très importante dans la famille, Guillaume Lejean, originaire de Plouegat-Guérand à quelques lieues de Pleyber-Christ et qui a travaillé quelques années à Morlaix. Passionné d’histoire il devient un intime de Jules Michelet et sert de lien entre les deux écrivains. Lejean s’oriente ensuite vers une carrière de géographe et d’explorateur. Après le décès de Souvestre, Lejean occupe une place d’ami privilégié, tant auprès de Nanine, sa veuve, que des trois filles du couple.

Au mois de Février 1849, afin de rendre hommage à Chateaubriand, Hippolyte Michel de la Morvonnais réclamait quelques pages à Emile Souvestre qui lui répondait une lettre pleine de mélancolie traduisant une fois de plus son état maladif proche de la dépression.

Monsieur et cher compatriote

  •                J’avais déjà reçu  une lettre de M. Dubreil de Marzan  qui m’adressait la demande              renfermée dans la vôtre et je lui avais répondu que je regardais comme un honneur et comme un devoir de répondre à l’appel qui m’était fait. Vers la fin de février, j’adresserai quelques pages à M. Hamel à St Malo puisque c’est lui, me dîtes-vous qui doit recevoir les manuscrits.
  • J’aurais bien voulu me trouver aux poétiques funérailles de notre illustre compatriote ; mais les forçats littéraires comme moi ne sont pas libres d’allonger leur chaîne. Je regarde bien souvent vers vos grèves et vers vos bruyères, attendant que le vent de la vieillesse m’y rapporte ; mais qui sait si j’y suis même destiné à y dormir comme Chateaubriand de mon dernier sommeil ! La vie est un point entre deux horizons, le regret et l’espérance. On marche vraiment devant soi, tous deux restent éternellement à la même distance sans qu’on puisse atteindre l’un de la main ni perdre l’autre du regard.
  • L’orage politique qui nous roule comme des feuilles mortes a emporté ce que j’avais de joies et de loisirs. Je m’étais trouvé un nid de verdure où fleurissaient des genêts et des ajoncs qui me parlaient de la Bretagne ; il a fallu tout vendre et me voilà soudé aux plâtres de Paris, avec une perspective de tuiles et de moëlons !
  • Du reste je me dis  parfois que chaque situation n’est qu’un nom particulier donné à la grande et générale infortune, l’infortune de vivre. Qui sait s’il y a moins de tristesse là-bas sous votre ciel , qu’ici sous mes charpentes ? Mais l’espérance est une infirmité inguérissable de notre nature et nous tournons toujours les yeux vers le lieu que nous n’occupons pas. Qu’est-ce que la vie d’homme sinon une chaîne d’aspirations ?
  • Adieu, Monsieur et cher compatriote, pensez quelques fois dans votre solitude à un ermite de la foule qui subit là-bas sa peine, les yeux tournés vers le sol natal.

Votre tout dévoué Emile Souvestre

Lettre inédite communiquée par M.de la Blanchardière descendant de la Morvonnais.

Critique littéraire au Temps, au National, au Siècle, Souvestre est quelques temps professeur de style administratif à l’Ecole d’Administration fondée par la République  et qui ne survécut pas à Carnot. Il fait également des lectures publiques qui ont beaucoup de succès au conservatoire de musique mais Michelet se moque un peu de lui et de ses airs pontifiants. En 1851 Emile est couronné par l’Académie -Française pour son ouvrage Un philosophe sous les toits.

Selon sa fille Adah-Ana, (épouse du peintre Alfred Beau originaire de Morlaix), dans la présentation de l’ouvrage de son père édité tardivement, « Causeries littéraires sur le XIX »:

  • « L’attitude de Souvestre durant les néfastes journées de 1852 et sa complicité dans les évasions de Quinet et Hugo firent que les Conférences ouvrières furent interdites et qu’alors l’invitation que lui fit Vinet de venir en Suisse fut la bienvenue ».

 

Portrait de Souvestre autour de 1848 dans l’ouvrage de J.Brousse sur la poésie bretonne retravaillé par M-F Bastit

Il a également pour ami un autre rennais, Hippolyte Lucas, avec lequel il rédige une pièce, « La mort civile ». Champs libres Rennes Ms 1196-10. Ce terme de droit  inscrit dans le code napoléonien est une action qui retire toute existence légale à une personne et a pour effet, comme pour les personnages de la pièce, de dissoudre le mariage et donc de pénaliser des innocents, le conjoint et les enfants. Ceci fut aboli pour les prisonniers politiques condamnés à la déportation, par la loi du 8 juin 1851 et, définitivement, un mois avant la mort de l’écrivain, par celle du 31 mai 1854. La pièce dont le manuscrit est conservé à la bibliothèque des Champs libres à Rennes  se voulait avoir une influence politique est restée sans suite.

En 1861, «La mort civile», pièce d’un italien, Paolo Giacometti,  passe au théâtre de l’Odéon à Paris et obtient un grand succès.

Jules Michelet

Selon Adah-Ana, Emile fit partie des St Simoniens et était sous le charme de Michelet mais le journal de ce dernier ne comporte pas souvent mention du nom de Souvestre avant 1852. Cela devient plus fréquent ensuite après décembre 1852. Le breton Guillaume Lejean semble avoir été le lien entre les deux hommes à partir de 1849. 

Dans ses dernières années et après l’échec durement ressenti aux élections de 1848, Souvestre traverse une nouvelle période dépressive. Il semble pressentir sa fin proche et ses écrits s’apparentent à une forme de testament. Dans un retour sur sa vie, il se penche avec regret sur les émois amoureux passionnés qui l’avaient animé avec Cécile sa première épouse. De la vie menée avec Nanine, il émane une forme de plainte et cela fait écho à certains des  personnages avec la description d’un couple comme « un sage attelage ».

1853 Séjour en Suisse

La vivacité et les engagements de son épouse le dérangent et il s’en plaint à ses amis suisses les Hentsch rencontrés en 1848.  Invité par ces derniers à venir en Suisse faire des conférences, il accepte pour s’éloigner de la capitale et ce séjour donne à Souvestre un regain de vitalité. Il exprimera que ce fut la période « la plus heureuse de sa vie ». Avec son épouse et leurs deux plus jeunes filles, Souvestre séjourna donc à Genève, Lausanne et Vévey l’année 1853. Il rencontra de nombreux intellectuels suisses dont plusieurs déjà croisés à Paris et les conférences qu’il donna eurent énormément de succès. Ce fut un des meilleurs moments de sa vie. Une photographie au daguerréotype prise pendant ce séjour suisse montre un homme de 47 ans mais qui semble beaucoup plus âgé. Massif, les traits lourds et durs il donne une impression d’amertume et d’âpreté n’ayant rien à voir avec ses portraits de jeunesse et la « douceur féminine » que certains mentionnaient.

Emile Souvestre Daguerreotype par Eynard Europeana

Emile Souvestre par Eynard photographe suisse; site Europeana

Daguerréotype conservé à la Bibliothèque de Genève, Switzerland

http://europeana.eu/portal/record/2058401/_providedCHO_ed173124_

En mars 1854 madame Gaskell envoie à Souvestre un courrier par l’intermédiaire de madame Weston Chapman qui nous confirme qu’Emile n’a pas la pratique de la langue anglaise. Nous apprenons aussi que Souvestre et son épouse fréquentaient le salon de madame Möhl.

La maladie cependant fait son chemin et alors que de retour en France il préparait une seconde tournée de conférences en Suisse, Emile Souvestre décède subitement le 5 juillet 1854 à Montmorency. Quelques semaines plus tard, il est inhumé au cimetière du Père Lachaise.

Nanine, sa veuve reçut le 24 août 1854, le prix fondé par Mr Lambert[1] pour honorer sa mémoire. Elle lui survit une trentaine d’années poursuivant un temps son travail d’écriture mais ne faisant plus rien paraître sous son propre nom.

Le talent de Souvestre n’est pas apprécié de tous et paraît en 1854 dans un numéro du Figaro un article d’Auguste Tillemot  très attaquant pour le breton:

  • Et voilà comment nous nous tirons de la guerre- comme nous nous tirons de tout, en riant. Il n’y a que le choléra qui ait le privilège de tenir les Parisiens sérieux et attentifs. Je ne reviendrai pas sur ce que j’ai dit dans ma précédente chronique au sujet de cet animal (le choléra). L’esprit humain est ainsi fait, que rien ne peut intimider les intrépides, comme rien ne peut rassurer les peureux. Une chose assez singulière, c’est qu’on se préoccupe assez peu des morts anonymes, -les morts des hôpitaux. Ce sont des gens en casquettes ils se nourrissaient mal; ils étaient mal vêtus; ils exerçaient des professions malsaines et ne se lavaient que le dimanche, il n’y a pas à s’étonner que le choléra morde sur ces pauvres diables. Mais dès qu’un Monsieur vient à être enlevé à sa famille et à ses nombreux amis, l’émotion se met dans la société, et on ne veut même plus lui permettre de mourir d’une maladie à lui. Emile Souvestre succombe à une maladie du cœur, c’est un sournois qui cache son jeu; – il ne veut pas l’avouer, mais il est mort du choléra. Même jeu pour un artiste des Variétés, Henri-Alix, frappé d’apoplexie. J’avoue que le cas est plus suspect pour M. de Las Cases, enlevé en quelques heures par une maladie mal définie. Ainsi procède la mort, emportant dans le même linceul l’homme de lettres, le sénateur et le comédien. Celui des trois que nous avons le plus connu, c’est naturellement l’homme de lettres.
  • C’était une physionomie bien étrange dans notre monde que celle de cet homme aux mœurs patriarcales, qui a traversé la littérature de ce temps-ci sans rien soupçonner de ses passions et de ses luttes; c’était chose curieuse de voir l’ermite de Montmorency descendre sa montagne pour venir sur un théâtre, parmi les vivants, se mêler à des comédiens, faire répéter des pièces, parlant une langue chaste et austère au milieu du babil de celles-ci et de l’argot de ceux-là. Le talent de Souvestre avait d’ailleurs quelque chose de sévère et de philosophique qui se pliait mal au métier de la scène.
  • II a conquis l’estime de tous les lettrés; il n’a jamais entraîné la foule. Quoique ses romans aient eu plus de succès que ses pièces de théâtre, je n’incline pas moins à penser que Souvestre jeté dans la littérature, était un homme déclassé. Le haut enseignement, par exemple,- eût convenu bien mieux à sa parole grave, nourrie des plus fortes méditations, et attrayante cependant, parce que, avant tout ce qui l’animait, c’était la bienveillance universelle.
  • Peut-être Souvestre reconnut-il trop tard cette vocation de sa nature. Dans les trois dernières années de sa vie, il avait ouvert, à Genève, un cours de littérature dont le succès a eu un grand retentissement; sa fortune ne se trouvait pas moins bien traitée que sa gloire dans cette nouvelle application de son talent. -La mort l’a surpris au moment où il se révélait à lui-même des facultés inconnues

 

L’Ouest Eclair  n°4278   fait paraître dans son numéro du lundi 10 octobre 1910 l’article suivant:

  • « Les Parisiens glorifient un Breton »

Montmorency, 9 octobre.
La  jolie cité de Montmorency fête aujourd’hui dimanche la mémoire du littérateur morlaisien Emile Souvestre, en inaugurant une plaque apposée sur l’emplacement de la maison où est mort en 1854 l’auteur de « Un philosophe sous les toits ». M. de Gourcuff, président de la Société des gens de lettres de Paris, a invité en cette circonstance la ville de Morlaix, se faire représenter à la cérémonie, qui a lieu à onze heures du matin. Une réunion du conseil municipal fixée précisément à ce dimanche matin a empêché M. Ch. Lefebvre, maire de Morlaix, ainsi que les adjoints de se rendre en personne à Montmorency. C’est M. Emile Cloarec, député de qui représentera à la fête la ville natale de Souvestre, et prendra la parole au nom des Morlaisiens. 

Souvestre et la musique

Voir l’article très intéressant de Claudia Schweitzer, sur « Pauline Duchambge », in: MUGI. Éducation musicale et recherche sur le genre: Encyclopédie et des présentations multimédias , hg. par Beatrix Borchard, Hochschule für Musik und Theater de Hambourg, 2003ff. Au 29.4.2011.
URL: http://mugi.hfmt-hamburg.de/Artikel/Pauline_Duchambge

De cet article j’ai copié la liste suivante pour la collaboration  des Souvestre et de Pauline Duchambge

Romances 

  • Absence (Emile Souvestre) ; Adieu (Souvestre), o. J. ;
  • Adieu (Souvestre), o. J
  • Filons toute la nuit (Souvestre),  L’Air du pays (Souvestre);
  •  Le jeune Pâtre (Souvestre), Paris: Philippe Petit, 1830 (?);
  • Oublions nous (Souvestre), o. J.
  • Penses-tu que ce soit t’aimer (Souvestre), romance, Paris: J. Meissonnier, 1830
  • Retour en Bretagne (Souvestre), Paris: Philippe Petit, 1833 (?)

Album lyrique composé de douze romances, chansonnettes et nocturnes (Emile Barateau, Gil Vicente, Guttinger, Emile Deschamps, Souvestre, Auteur du Roman de Marie, E. Lesage), 1833
Album lyrique composé de douze romances, chansonnettes et nocturnes (Barateau, Lafont, Souvestre, Victor Lecomte, Desbordes-Valmore, Adolphe Nourrit), 1834
Album lyrique. Douze Romances et chansonnettes (Barateau, van Hasselt, Souvestre, Mme (Mmes ?) Emile de Girardin, Lafont, Desbordes-Valmore, Antoni Rénal, Souvestre), 1835

Romances et Chansonnettes (de Rességuier, Desbordes-Valmore, Barateau, Souvestre, Hugo, Francisque Gail, Sophie Gay, Deschamps, Ortaire, Mme AD), 1836
Romances et Chansonnettes (de Rességuier, Desbordes-Valmore, Barateau, Souvestre, Hugo, Gail, S. Gay, Deschamps, Ortaire, AD), o. J.

SOURCES

Champs libres Rennes, Ms 1088, manuscrits d’Henri Finistère;  Ms 1141. 406 à 510 lettres de Souvestre; Ms 1181 livre d’or d’H. Lucas; Ms 1283 lettres de Souvestre 1837-1850 à Joachim Aubert, à Michel Lévy et à 4 inconnus; 35 courriers à Hippolyte Souverain 1839 à 1841 dont une feuille d’épreuves corrigées et 2 contrats de seing privé;

Bibliothèque Jacques Demy Nantes, Ms 2940 courriers reçus par Ange Guépin.

BIBLIOGRAPHIE

Les lettres de Mme Gaskell, Par Elizabeth Cleghorn Gaskell, JAV Chapple, Arthur Pollard, 1997 – ‎Literary Collections. 1 Address (on envelope) M. Emil Souvestre, | aux soins de Madame Chapman | No 5 Rue de Monsieur | Paris. | Affranchie.

SITOGRAPHIE 

http://europeana.eu/portal/record/2058401/_providedCHO_ed173124_

http://www.bmlisieux.com/, EUDEL, Paul (1837-1911) : Les Locutions nantaises, (1884)

NOTES 

[1] Lambert, cousin d’Evariste Boulay-Paty ami de Souvestre


[1] Elle épouse en 1846,  Droniou Alexandre Yves, pharmacien à Vieux-Marché.

[2] Etat civil de Nantes, enregistrement N° 78, le 20 avril 1830 mariage en présence de la mère de Souvestre et du côté de Cécile,  de son aïeul paternel Jean Alexis Ballot-Beaupré. Les témoins sont Alexis Papot, professeur demeurant rue Gresset, Ange Guépin, médecin, Auguste François Etienne Ballot-Beaupré répétiteur demeurant rue des Carmélites et René Marie Luminais, marchand demeurant rue Mondésir. La mariée réside rue Gresset.

[3] Etat civil de Nantes, enregistrement N° 241, le 9 mai 1831 naissance d’Alexis Emile au domicile de ses parents rue de la Rosière.  Pierre François Alexis Ballot-Beaupré, commis de marine de 1ère classe et de Auguste Ballot-Beaupré, professeur. Étrangement l’ouvrage « Redécouvrir Emile Souvestre » paru en 2012 p.90 indique ne pas avoir trouvé les actes de naissance et de décès du petit Emile. 

Etat civil de Nantes, enregistrement N° 451 décès à 1h du matin le 29 mai 1831, déclaré par Ange Guépin et Marc François Joseph Lesant.

[5] Etat civil de Nantes, déclaration du décès de l’enfant le 29 septembre par les fidèles amis, A.Guépin et F.J. Lesant.

[6] Etat civil d Nantes, enregistrement N°47, le 23 mai 1832,

[7] Selon son homonyme, Paul Dubois qui rédige la biographie sur Souvestre parue dans « Les Contemporains », supplément de la revue « Le Pellerin ».

Un commentaire sur “Emile Souvestre 1806-1854

  1. je cherche à identifier un document manuscrit d’Emile Souvestre que j’ai trouvé dans mon grenier. Auriez-vous une photo de sa signature ?

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